Institut Belge de Biologie Totale des Êtres Vivants

Histoire de la médecine psychosomatique

lundi 13 juin 2011 par Administrateur

1. Introduction

« Dès le début de l’histoire de l’humanité et de la médecine, les hommes ont invoqué que les sentiments et les émotions avaient un retentissement sur le corps mais ce sont les progrès de la médecine moderne qui permettent d’établir des mécanismes dans lesquels l’émotion était à l’origine d’une maladie, avec ses caractères et son évolution propres » (A. BECACHE 2008) [1] .

2. Définition

La médecine psychosomatique (du grec psukhê = l’« âme sensitive » et du grec soma = « corps ») est la « médecine relative aux troubles organiques ou fonctionnels occasionnés, favorisés ou aggravés par des facteurs psychiques (émotionnels et affectifs). » [2]

Selon A. BECACHE [3], « Pour pouvoir dire qu’une maladie est psychosomatique, il faut ressortir l’existence d’un conflit. On doit pouvoir établir « la relation précise qui existe entre la situation conflictuelle du malade et de sa maladie, et cela jusque dans la forme même de cette maladie » (Marty). Pas plus qu’on ne peut soutenir comme naguère que toute maladie est organique, on ne peut défendre actuellement une théorie purement psychogénétique déclarant que les troubles psychiques engendrent les troubles somatiques. En fait, il s’agit de conflits de l’individu, d’abord avec le monde extérieur, puis intra-psychiques. Ces conflits provoquent des manifestations mentales ou des manifestations somatiques, ou de deux sortes en proportion variable. Les psychiatres connaissaient de longue date des cas de balancements psycho-somatiques, où les symptômes des deux séries se succèdent dans le temps, mais sans que l’on soit pour autant en droit d’affirmer que les troubles névrotiques produisent les troubles somatiques. »

En biologie totale des êtres vivants (BTEV), on dit que les maladies sont dues à des conflits biologiques (et non à des conflits psychologiques !) :

  • le mot « conflit » est utilisé au sens étymologique, c’est-à-dire, au sens de choc (conflictus en latin = choc) ;
  • le mot « biologique » est utilisé au sens de parole dans le corps, en lien avec la physiologie, les circuits biologiques, biochimiques neuro-endocriniens, etc.

3. Brève historique de la psychosomatique

Au Vème siècle avant notre ère, en Grèce, HIPPOCRATE et l’école de Cos plaident pour une médecine du corps et de l’âme qui a pour objet l’homme malade dans sa totalité, qui tient compte du tempérament du malade (les « humeurs hippocratiques ») et de son histoire. HIPPOCRATE postule ainsi l’unité psychosomatique de l’homme. La maladie étant conçue comme une réaction globale de l’individu, l’intervention thérapeutique vise à rétablir l’harmonie perdue.

Au IVème siècle avant notre ère, ARISTOTE (ainsi que Thomas d’AQUIN au XIIIème siècle après J.C.) parle d’un « hylémorphisme » (du grs ulè = matière et morphè = forme), c’est-à-dire que corps et esprit sont d’une seule et même matière. [4]

Également du même siècle d’Aristote, le philosophe PLATON (427-347 av. JC) écrivait qu’ « On ne peut guérir la partie sans soigner le tout. On ne doit pas soigner le corps séparé de l’âme, et pour que l’esprit et le corps retrouvent la santé, il faut commencer par soigner l’âme. Car, c’est une erreur fondamentale des médecins d’aujourd’hui : séparer dès l’abord l’âme et le corps ». [5]

Au XIIème siècle, en Espagne (en Andalousie), Moïse MAÏMONIDE, médecin, philosophe et talmudiste écrit de nombreux traités où il considère la maladie comme la rupture d’un équilibre à la fois physique et psychique [6].

Au XVIIème siècle, René DESCARTES considère l’homme comme une machine : il suffirait de remplacer un morceau défectueux [7] pour résoudre le problème de santé. DESCARTES construit une physiologie matérialiste. Toutefois, DESCARTES voit une interaction corps-esprit réciproque.

Au XVIIème siècle, en Allemagne, Georg Ernst STAHL, chef de l’école vitaliste, renoue avec le principe d’une médecine de la personne totale, en opposition au dualisme préconisé par DESCARTES.

Au XVIIème et XVIIIème siècle, Gottfried W. LEIBNIZ voit un parallélisme entre le corps et l’esprit en parfaite corrélation.

Au XIXème siècle, Wilhelm WUNDT voit une manifestation sous deux aspects, corporel et mental, d’un même organisme.

En 1818, un psychiatre allemand, le Dr HEINROTH invente le terme de « psychosomatique », pour désigner une forme d’insomnie ( !) [8]

Le Dr Sigmund FREUD écrit ses travaux sur l’« hystérie de conversion » (1895) apportant un regard neuf à l’approche psychosomatique [9].

Contemporain de Sigmund FREUD, le Dr Georg GRODDECK apporte également sa contribution originale à l’approche psychosomatique (voir l’article qui lui est consacré) [10].

Le pharmacien Émile COUÉ développe une méthode de suggestion appliquée aux personnes malades qui venaient dans son officine.

En 1928, Hans SELYE invente la notion de stress, définie comme une réponse non spécifique à une contrainte. La notion de stress a connu ses heures de gloire dans les années soixante et reste souvent présente dans les esprits du grand public comme explication étiologique des maux de nos contemporains.

En 1938, Franz ALEXANDER et DUNBAR - et l’école de Chicago - postulent la spécificité d’un conflit intra-psychique (par exemple un conflit relationnel avec la mère pour expliquer l’asthme) ou la spécificité des personnalités (théorie des personnalités prédisposées (DUNBAR)).

Selon Franz ALEXANDER « Théoriquement toute maladie est psycho-somatique, puisque les facteurs émotionnels influencent tous les processus physiologiques par l’intermédiaire des voies nerveuses et humorales. » [11]

Il conçoit la maladie comme une fonction de plusieurs variables [12] (f (a, b, c, d, e, f, g, i, j, k )) [13]

  • a - la constitution héréditaire ;
  • b - le traumatisme obstétrical ;
  • c - les maladies organiques de l’enfance qui augmentent la vulnérabilité de certains organes ;
  • d - les soins reçus durant l’enfance (mode de sevrage, éducation à la propreté,conditions matérielles et psychologiques du sommeil) ;
  • e - les expériences accidentelles d’ordre physique ou traumatisantes de l’enfance de l’enfance (1ère et 2ème enfance)
  • f - les expériences accidentelles d’ordre affectif de l’enfance (1ère et 2ème enfance) ;
  • i - le climat affectif du milieu familial et traits personnels spécifiques des parents et des collatéraux ;
  • j - les traumatisme physiques ultérieurs ;
  • k - les expériences affectives ultérieures dans les relations interpersonnelles et dans les relations professionnelles.

Pour von UEXKÜLL, la médecine psychosomatique est une « branche de la médecine qui concerne l’étude des phénomènes de l’esprit et leur signification dans l’apparition et le développement des maladies affectant le corps ».

En 1952, WEISS et ENGLISH, professeurs à l’Université de Philadelphie, écrivent une somme sur la médecine psychosomatique, qu’ils définissent comme une « application de la psychopathologie aux problèmes cliniques de la médecine générale ». Ensemble, ils ont mis en commun leurs recherches en étudiant leurs patients simultanément du point de vue médical et du point de vue psychologique.

En 1955, Erich STERN écrit dans un livre « Les conflits de la vie causes de maladies » son expérience de psychologue clinicien, où il expose de nombreux cas cliniques personnels pour illustrer sa thèse, à savoir que les événements de la vie des gens ont un impact sur leur santé et leurs maladies.

En 1959, FRIEDMAN et ROSENMAN décrivent des facteurs de vulnérabilité ou de résistance au stress et découvrent un profil comportemental de type A ou coronarogène.

En 1960, Pierre MARTY et l’école de Paris mettent au point une théorie mettant l’accent sur le point de vue économique de la théorie psychanalytique. Il développe une tentative d’approche globale de l’homme, qui est considéré soumis en permanence à un ensemble de mouvements « évolutifs » et « contre-évolutifs ». Pierre MARTY et Michel de M’UZAN ont décrit, à partir de leurs observations de patients souffrant d’affections organiques chroniques, un mode de fonctionnement mental qui caractériserait la structure psychosomatique. Ils argumentent sur trois aspects essentiels qui sont :

  • la pensée opératoire qu’ils définissent comme une forme de pensée sans liens apparents avec la vie fantasmatique, de tonalité rationnelle et factuelle et de temporalité restreinte et actuelle ;
  • l’absence totale de rêves et de fantasmes (« l’inhibition représentative de base ») ;
  • la réduplication pseudo-projective, c’est à dire un mode particulier de rapport à autrui où l’Autre est mal perçu dans sa singularité et sa différence.

En 1967, HOLMES et RAHE publie une échelle de stress d’événements de vie éprouvants, composée à la suite de compilations statistiques [14] (voir également le Tableau de l’échelle de Stress de HOLMES et RAHE).

En 1968, René HELD publie son livre majeur sur la médecine psychosomatique « De la psychanalyse à la médecine psychosomatique », fruit de son expérience et de sa collaboration avec le Professeur GILBERT-DREYFUS à l’hôpital de la Pitié pendant plus de 20 ans. Dans ce livre, il aborde de nombreuses maladies et de nombreuses problématiques en rapport avec la médecine psychosomatique.

En 1973, SIFNEOS parle d’une théorie émotionnelle et introduit le concept d’« alexithymie » (du grec alpha privatif = « absence de », lexis = « mot », thymos = « humeur, affectivité, sentiments, émotions »), qui souligne les particularités psycho-linguistiques du discours, dans lequel prédominent les concepts pragmatiques de la pensée mais où les sentiments et les émotions ne peuvent être exprimés par des mots.

L’alexithymie aurait quatre composantes :

  • l’incapacité à reconnaître et exprimer ses émotions ;
  • la limitation de la vie imaginaire avec une forme de pensée utilitaire ;
  • la tendance à recourir à l’action pour éviter les conflits et les situations stressantes ;
  • la description détaillée des faits, événements, ou symptômes physiques.

En 1975, ADER invente le terme de « psychoneuroimmunologie », qui étudie les rapports complexes entre divers facteurs psychosociaux et les systèmes nerveux central, immunitaire et endocrinien. Ces travaux sont dans la continuité de ceux d’Hans SELYE.

En 1977, Lawrence LeSHAN publie son travail avec des patients cancéreux et leur trouve un pattern psychologique particulier.

En 1978, Leslie LeCRON publie un livre « Autohypnose » où il propose ses « 7 clés de Leslie LeCron », qui sont des interprétations, des explications données aux symptômes somatiques.

En 1985, le Dr Michel MOIROT publie son livre « Origine des cancers - traitement et prévention » où il expose ses travaux avec des patients cancéreux.

En 1985, le Dr Carl SIMONTON (avec son équipe) publie son livre « Guérir envers et contre tout » où il décrit un programme pour aider des patients cancéreux à traverser les écueils de la maladie.

En 1989, LAZARUS étudie des stratégies d’adaptation importantes dans le devenir des patients (théorie du « coping » (de l’anglais to cop with = « affronter, se débrouiller, faire face »)) et des stratégies cognitivo-comportementales d’ajustement.

4. Conclusions :

- La médecine psychosomatique est aussi vieille que la médecine : depuis des millénaires des médecins, des philosophes, etc. se sont penchés sur l’unité (ou la dualité) du corps et de nos pensées [15].

- Étant donné le nombre de cliniciens s’étant intéressés au lien entre corps et pensées et émotions, nier que nos émotions interviennent dans nos états physiques reviendrait à nier notre propre être profond d’humain. Remarquons qu’en BTEV, on dit que beaucoup de maladies sont dues à des conflits biologiques (qui ne sont pas de conflits psychologiques).

- La médecine psychosomatique s’inscrit dans une prise en compte globale de la maladie ; certains parlent de « médecine holistique ». Au lieu de circonscrire les causes de maladie à des facteurs extérieurs (microbes, intoxications, etc.) ou intérieurs (le tout génétique de certains), elle inclut le rôle du psychisme comme facteur important dans l’étiopathogénie et dans la guérison.

- Ce sont des praticiens de terrain, le plus souvent médecins généralistes qui approfondissent leurs connaissances et développent l’approche psychosomatique des maladies. Il est bien clair que tous les médecins font de la médecine psychosomatique, mais à des degrés différents :

  • une redirection, comme un gardien de but, vers un « psy » ;
  • une écoute attentive et empathique de grande qualité ;
  • une prise en charge plus soutenue et plus large ;
  • etc.

5. Pour aller plus loin :

Franz ALEXANDER, La médecine psychosomatique, éd. PETITE BIBLIOTHEQUE PAYOT, 1962

J. BERGERET, Psychologie pathologique - théorie et clinique, éd. MASSON, 2008.

Émile COUÉ, Œuvres complètes, éd. ASTRA, 1978 (ISBN 2-900219-30-2)

Émile COUÉ, La méthode Coué, éd. MARABOUT, 2002 (ISBN 2-501-02676-4)

Georg GRODDECK, Le livre du ça constitué de lettres fictives adressées à une amie, 1923, éd. GALLIMARD, 1963.(ISBN 2-07-029389-0)

Georg GRODDECK, La maladie, l’art et le symbole, éd. GALLIMARD (NRF), 1969 (ISBN 2-07-027048-3)

Michel MOIROT, Origine des cancers - traitement et prévention, éd. LES LETTRES LIBRES, 1985 (ISBN 2-86751-033-3) (livre épuisé, disponible au format pdf (Acrobat Reader ®) auprès de Votre Santé, 44, bd MAGENTA à 75010 Paris (France)).

Hans SELYE, Le stress de la vie, éd. GALLIMARD (1re édition en 1962, 2e édition en 1975)

Carl SIMONTON, Stéphanie Matthews SIMONTON et James CREIGHTON, Guérir envers et contre tout, éd. EPI, 1985 (ISBN 9-782220025-377) (il existe une nouvelle édition parue en 2007 chez DESCLEE DE BROUWER) [16]

Erich STERN, Les conflits de la vie causes de maladies, éd. PAYOT, 1955

Edward WEISS et O. Spurgeon ENGLISH, Médecine psychosomatique - l’application de la psychopathologie aux problèmes cliniques de la médecine générale, éd. DELACHAUX & NIESTLÉ, 1952.

Icône pdf Jean-Louis SENON, Troubles psychosomatique, Université de Médecine, Poitiers, 2002-2003

Icône pdf Coliche VINCENT, Médecine psychomatique et psychanalyse

[1] A. BECACHE, Les maladies psychosomatiques (chapitre 13), in J. BERGERET, Psychologie pathologique - théorie et clinique, éd. MASSON, 2008, p. 235.

[2] Le terme a été inventé par le Dr HEINROTH.

[3] A. BECACHE, Les maladies psychosomatiques (chapitre 13), in J. BERGERET, Psychologie pathologique - théorie et clinique, éd. MASSON, 2008, p. 237.

[4] Selon ARISTOTE, tout être, objet, individu est composé, de manière indissociable d’une matière et d’une forme. L’âme est la forme du corps naturel ayant la vie en puissance. L’âme actualise la vie en puissance : le corps est formé par l’âme qui l’informe.

[5] PLATON, Les Charmides.

[6] Il est auteur d’une prière dite la « prière de MAÏMONIDE ».

[7] Cette conception de l’homme-machine a donné comme corollaire le développement actuel de la chirurgie et de la réanimation.

[8] FALCON, Marcus ENVOUMA, SOUBEYRAND, Sciences humaines, éd. MASSON, 2007.

[9] « D’un point de vue strict, dans une perspective psychanalytique, le trouble psychosomatique s’oppose à la conversion hystérique. En effet, dans la conversion hystérique, le symptôme exprime, avec l’aide des moyens somatiques, un fantasme inconscient, alors que, dans le trouble psychosomatique, le symptôme somatique n’aurait pas de valeur symbolique. Toutefois, en pratique, l’opposition n’est pas si tranchée. » A. BECACHE, Les maladies psychosomatiques (chapitre 13), in J. BERGERET, Psychologie pathologique - théorie et clinique, éd. MASSON, 2008, p. 235.

[10] Certains le considèrent même comme le père de la psychosomatique (Richard SÜNDER 2002).

[11] Franz ALEXANDER, La médecine psychosomatique, éd. PAYOT, collection « Petite bibliothèque Payot », 1962, p 40.

[12] Franz ALEXANDER, La médecine psychosomatique, éd. PAYOT, collection « Petite bibliothèque Payot », 1962, pp. 40-41.

[13] Dans la version française de son livre, il y a une petite erreur de notation.

[14] T. HOLMES, R. RAHE, Holmes-Rahe Social Readjustment Rating Scale, Journal of Psychosomatic Research, 1967, 11(2), 213-221.

[15] Certains parlent d’âme ou d’esprit, selon leur conception de l’homme.

[16] Le livre a été préfacé par Jacques BREHANT, membre de l’Académie Nationale de Médecine et a été traduit par Anne ANCELIN-SCHÜTZENBERGER et Leslie ROTHSCHILD LAVIGNE.


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